Gelin : exode, sacrifice et espoir

La trilogie de la migration d’Ömer Lütfi Akad constitue sans doute l’une des représentations les plus complexes et profondes de l’exode rural qui, par ses tensions internes, a complètement changé la structure de la société moderne turque. Le premier volet de ce triptyque cinématographique s’intitule « Gelin » et s’articule autour d’une famille traditionnelle qui a quitté ses terres en Anatolie et s’est installée à Istanbul afin d’obtenir meilleures conditions sociales et économiques. Pour Akad, la famille doit être comprise comme une institution sociale et les conflits ou les rapports du force qui se trouvent au coeur de cette institution permettent, en quelque sorte, à mieux comprendre les contradictions qui marquent l’ensemble de la société. En ce sens, la construction narrative ainsi que les composants audiovisuels de Gelin cherchent à créer des liens symboliques entre deux facettes du changement social, à savoir la famille et la société.

D’ailleurs, il faut également souligner qu’Istanbul apparait comme le noyau dur de ce changement social et bien qu’elle ne soit pas présente avec son paysage urbain, la mise en scène est toujours habitée par elle. Comme un espace imaginaire, elle se trouve au croisement des espoirs et des désillusions. Tout au long du récit, Istanbul correspond certes à une barrière économique et sociale que la famille de Hacı Ilyas doit affranchir sans jamais tomber dans ses pièges et c’est dans la perspective de ce défi exigeant que la famille, tout en voulant s’y intégrer, essaie de garder son unité, ses valeurs et ses moeurs traditionnelles contre les dédales de la vie urbaine. Sans doute, ce n’est par hasard qu’ils habitent en périphérie. Car, le fait d’être en marge de la vie urbaine se traduit littéralement par ce sentiment contradictoire qu’ils éprouvent pour « ici » et « là-bas ». 

Au début, le fils cadet Veli, sa femme et leur fils Osman viennent d’arriver à Istanbul tandis que ses parents et son frère aîné se sont déjà adaptés à leur nouvelle vie et au cours du film, ces derniers ne cessent jamais de rappeler à Veli et à sa famille « les règles du jeu » qu’ils doivent respecter s’ils veulent survivre à Istanbul. En ce sens, cette partie de la famille se distingue considérablement de « nouveaux arrivants ». Le désir pour appartenir à la société moderne, pour réussir dans la vie économique provoque cette ambition démesurée et transforme Hacı Ilyas et son fils aîné en porte-parole de la société de consommation capitaliste. Or, leur incapacité à se conformer totalement aux structures de la société moderne accroît les contradictions entre la vie familiale et économique. D’un côté, ils défendent avec acharnement leur moeurs traditionnelles à l’intérieur de la famille et de l’autre côté, ils se montrent prêts à tout faire, à sacrifier toutes leurs valeurs, leurs croyances pour gagner de l’argent. 

Par ailleurs, les conséquences inéluctables de l’exode rural affectent également les relations  à l’intérieur de la famille. En effet, bien que le film se concentre sur une seule famille, il n’est guère possible de parler d’une unité familiale puisqu’il existe des tensions entre les membres de la famille dues aux différences d’âge, de sexe et de statut social. Comme le titre du film l’indique bien, la bru  « Gelin » Meryem se trouve au coeur de ces conflits. Non seulement pour sa famille mais aussi pour la société, elle n’existe que comme la femme de son mari et comme la mère de son enfant. Sans doute, la condition de Meryem sous la pression de sa famille et des normes sociales reflète l’impasse de la société turque des années soixante-dix où la femme n’était pas encore perçue comme un individu libre et autonome qui serait capable d’agir selon sa volonté propre. Cependant, lorsque la maladie de son fils s’aggrave, Meryem se trouve obligée de s’opposer à sa famille et à toute sorte de valeurs, de moeurs que cette dernière lui impose. Or, malgré tous ses efforts, elle n’arrive pas à recueillir de l’argent nécessaire pour l’opération et perd son fils. De ce statut oppressant découle en effet la logique d’une société corrompue qui écrase tout ce qui ne s’y conforme pas. D’ailleurs, la façon dont la maladie d’Osman est mise en scène renvoie particulièrement au thème de la « sacrifice » qui prend son origine de l’histoire d’Abraham et Isaac. Mais dans le film, l’histoire s’inverse et désormais l’homme est paralysé par le venin du monde capitaliste où l’argent prime sur tout le reste et les valeurs universelles de l’humanité telles que l’amour, la solidarité sont oubliées. Lütfi Akad, par cette référence, crée une forme d’intertextualité entre le cinéma et des grandes histoires de Coran et c’est à travers ce glissement artistique qu’il démontre de nouveau son statut d’auteur pour le cinéma turc. Tout au long du film, bien que la société turque est dépeint d’un regard relativement sombre, Akad termine cependant son histoire par une nouvelle ouverture dans laquelle Meryem et son mari recommence leur vie malgré toutes les malheurs qu’ils ont vécues et conformément aux conditions de son époque, Gelin ne manque certainement pas de semer des graines d’espoir, de solidarité et de transformation.

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